Philip Kindred Dick

Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Philip Kindred Dick

Message  Sorak le Lun 28 Juil 2008 - 13:36

Un petit topic pour présenter un immense auteur du XXe siècle.

Philip K.Dick, né le 16 décembre 1928 à Berkeley (banlieue de San Francisco) fait partie des auteurs les plus influents ayant jamais sévit dans le domaine de la science fiction. Abordant la S.F. d'un côté plus romancier que scientifique (a contrario de pas mal d'auteurs de l'époque comme Asimov ou Clarke), il compte à son palmarès pas moins de 36 romans et 121 nouvelles

Connu pour les nombreuses adaptations de ses nouvelles au cinéma (notons entre autres Blade Runner, Minority Report ou encore Total Recall) P.K.D. s'est vu être un auteur prolifique aussi bien en matière de romans que de nouvelles tout au long de sa vie.

Hypocondriaque, diagnostiqué à tort schyzophrène, Mystique, Junkie, Alcoolique, Supposé sympathisant communiste en plein MacCarthisme, panaoïaque, divorcé plsuieurs fois, on pourra dire que sa vie s'est joyeusement compliquée d'embuches qui constitueront autant de briques à la construction de ses récits.

Vu d'un mauvais oeil dans les années 50 pour "manque de rigueur scientifique" dans ses écrits, il arrivera (avec le concours de sa femme du moment Anne Rubinstein) à se "lancer" dans la cour des grands en 62 avec la publication du Maître du haut chateau.

A partir de là, son public commencera à se former, et il écrira tout au long des années 60 deux des quatre romans qui contribueront le plus (à mon avis) à son succès : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (adapté au cinéma en 82 par Riddley Scott sous le nom de Blade Runner) et Ubik.

Enchaînant les déceptions amoureuses/remariages et les problèmes en tout genres (notamment de sérieux problèmes financiers), il tombe dans une grosse période de dépression qui lui fera écrire les deux autres romans du "top4" précédemment mentionné. A savoir en 70 Coulez, mes larmes dit le policier et en 75 Substance Mort (adapté récemment au cinéma sous le nom original A Scanner Darkly

Il entre dans sa période junkie où il cohabitera avec toutes sortes de personnes. Sa paranoïa grandissante il commencera à sérieusement perdre pied. Il décide de quitter les état-unis dégoutés par l'ambiance règnante et se réfugie au canada à Vancouver.

Après une période plutôt creuse, il enchainera un suicide raté et un internement à l'hôpital de X-Calay pour une cure de désintox. Trois semaines plus tard il écrit à son ami Norman Spinrad pour lui demander quel choix il doit faire entre se suicider et revenir aux états unis. Son ami lui conseillera bien entendu le second choix prétextant qu'il pourrait toujours "se suicider plus tard".

De retour aux états unis, à Fullerton suite au dialogue avec son ami Willis McFerson. Il sera hébergé par des étudiants fan de ses oeuvres et pourra recommencer une vie "normale".

En 74, la carrière de P.K.D. s'envole, Substance Mort connait un succès notable en Europe, et Ridley Scott propose d'adapter "Les moutons rêvent-ils d'androïdes électriques ?" en film. P.K.D. lui recommencera l'écriture, mais tombera dans un délire mystique, allant même jusqu'à dire lors d'une conférence de S.F. qu'il est en communication avec des extra-terrestres.

Il mourra en mars 82 suite a un accident vasculaire cérébral puis d'une défaillance cardiaque (le premiere l'emmenant à l'hôpital, la seconde l'achevant). Blade Runner sortira en juin 1982 provoquant l'engouement de la population à l'égard de l'auteur. Il deviendra célèbre à partir de ce moment là mettant un point d'honneur à une vie de malchance.

Plus de détails ici :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Philip_K._Dick

Et ici pour sa bibliographie : http://en.wikipedia.org/wiki/Bibliography_of_Philip_K._Dick

--------

Passons au côté moins informatif et plus personnel. Je ne suis pas un grand lecteur. A vrai dire, je suis assez unilatéral dans mes lectures. Je me délecte de science fiction, et c'est à peu près tout. Néanmoins, même avec le biais que m'impose cette unilatéralité, K.Dick représente un monument, un incontournable, un maître, un dieu.

Tout est soigneusement choisi dans ses écrits pour rendre son univers toujours plus glauque, toujours plus noir, toujours plus décevant à l'image de sa vie. Notons entre autres les évènements de sa vie qui auront marqués ses écrits, comme le fait que beaucoup de ses personnages principaux s'appellent "Ed" ou "Edward", comme son père. Les constantes références à sa soeur jumelle morte en bas âge (quelques mois après sa naissance), ou encore à ces "filles au cheveux noirs" dont il aura fait la connaissance tout au long de sa vie et qui parsèmeront ses récits.

P.K.D. C'est un univers qui se termine toujours mal, avec cette petite touche de cynisme qui nous laisse un goût amer tellement agréable comparé aux mondes parfaits de ses pairs. S'amusant à construire des utopies pour les détruires à grands coups de grains de sable dans les rouages.

Plus personnellement, je préfère ses nouvelles à ses romans (je n'ai que moyennement apprécié "les moutons électriques [...]"). Je conseillerai notamment les recueils Dans le jardin qui nous propose une série de nouvelles un peu moins "scientifiques" et un peu plus "fantastiques" mais terriblement agréables, et Souvenirs qui pour le coup est très orienté scientifique.

Comme je l'ai mentionné, il s'agit d'un romancier et pas d'un scientifique comme Asimov ou Clarke. Donc la rigueur scientifique n'est pas de mise, mais le style est tellement plus agréable, plus ingénieux, plus lisible et plus dynamique que pour des puristes de la science en mon genre on s'en passe allègrement.

Bref, je pense m'arrêter ici, je pense avoir décrit un panel assez élogieux de l'auteur, et je sais que des gens plus mesurés que moins pourront faire des commentaires un peu moins voilés d'admiration que les miens.

En tout cas, je souhaite à tous les intrigués une bonne lecture Smile

_________________
La difficulté n'est pas d'accepter les idées nouvelles mais d'abandonner les anciennes; pour ceux qui ont été éduqués comme la plupart d'entre nous, elles s'enracinent dans tous les coins de notre esprit

J.M. Keynes

Sorak
griffon majesteux
griffon majesteux

Masculin
Nombre de messages: 447
Age: 24
Humeur: neutre
Points: 877
Réputation: 0
Date d'inscription: 30/10/2007

Feuille de personnage
race: humain
classe: savant fou

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Osen le mime le Lun 28 Juil 2008 - 13:50

Quoi? Toi poster dans la section littérature? on aura vraiment tout vu...

Ben rien à rajouter de spécial concernant l'auteur, merci Sorak,

Par contre, au niveau des ouvrages, on peut les trouver sous différentes versions:

La plupart des nouvelles et romans sont réédités (ou en cours de réédition) chez Folio SF, donc très facilement trouvables. Il y en a une quinzaine de tomes et les prix fluctuent vaguement entre 7 et 11 Euros

L'intégrale des nouvelles a été publié en deux beaux volumes chez Denoël, le tome coûte à peu près 40 Euros

Enfin, au milieu de sa production SF, Dick a aussi écrit quelques romans plus """"conventionnels"""" comme Confessions d'un Barjo, que l'on trouve dans la collection 10/18 aux alentours de 10 euros. Si mon souvenir est bon, ils ont seulement deux ou trois titres, mais ça vaut le coup d'être lu.

Question avis personnel, je recommanderais Dick à tout ceux qui voudraient découvrir le genre SF sans posséder de connaissances scientifiques. Comme Sorak l'a dit, la plupart des auteurs de l'époque (genre Asimov) avaient des activités de chercheur à côté, ou du moins basaient leurs écrits sur des anticipations scientifiques. Ce n'est pas le cas de Dick qui pose une approche beaucoup plus littéraire en faisant très souvent intervenir l'absurde et la psychologie (folie?). Un poil plus facile donc pour commencer, quoiqu'un peu déroutant.

Pour ce qui est du style, c'est du "vite écrit sur un coin de table pour bouffer", donc pas top. L'intérêt n'est pas là de toute façons, mais dans son art des mises en situation et des retournements de celles-ci. On tombe rârement en terrain connu!

_________________
http://www.myspace.com/mimevanosen

L'illuminé qui se casse le cou en essayant de voler apparaitra toujours plus noble, plus fraternel que l'ingénieur en train de prouver que jamais l'homme ne volera

Pierre A. Riffard

Osen le mime
Sérial floodeur!
Sérial floodeur!

Masculin
Nombre de messages: 1367
Age: 28
Localisation: juste là, dans le fond à droite
Humeur: neutre
Points: 1029
Réputation: 6
Date d'inscription: 16/10/2007

Feuille de personnage
race: humain
classe: scribe

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Sorak le Lun 28 Juil 2008 - 13:58

Quoi? Toi poster dans la section littérature? on aura vraiment tout vu...


Je sais il va neiger >_>. Non mais c'est la lecture de La fille aux cheveux noirs qui m'a donné envie de rédiger le post. Et puis j'ai lu autre part dans cette section que ce topic manquait alors j'ai saisi mon courage à deux mains Very Happy (pas mon dos ...)

En ce qui concerne le style, moi j'aime bien Razz Bon comme je l'ai dit j'ai pas un niveau de lecteur comme le tien donc bon, ca me semble bien Razz

_________________
La difficulté n'est pas d'accepter les idées nouvelles mais d'abandonner les anciennes; pour ceux qui ont été éduqués comme la plupart d'entre nous, elles s'enracinent dans tous les coins de notre esprit

J.M. Keynes

Sorak
griffon majesteux
griffon majesteux

Masculin
Nombre de messages: 447
Age: 24
Humeur: neutre
Points: 877
Réputation: 0
Date d'inscription: 30/10/2007

Feuille de personnage
race: humain
classe: savant fou

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Naru le Lun 28 Juil 2008 - 14:02

Et c'est là que l'on peut savoir pourquoi la très bonne maison d'éditions "Les Moutons Electriques" s'appelle "Les Moutons Electriques".

Un des premiers ouvrages vraiment soignés qu'ils ont édité est d'ailleurs "Ubik, le scénario", scénario donc de l'adaptation cinématographique d'Ubik (jamais réalisée), écrit par Mr Dick lui-même. (et traduit par Calvo...)

_________________
† Violet 4evR †
- Membre membranée ordinaire-


Naru
Plus grand posteur de tous les temps
Plus grand posteur de tous les temps

Féminin
Nombre de messages: 2810
Age: 28
Localisation: Plouf
Humeur: mmpff
Points: 1217
Réputation: 9
Date d'inscription: 01/04/2007

Feuille de personnage
race: Fée-lée
classe: scribe

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Code le Lun 28 Juil 2008 - 16:24

Topic sympa ! Smile

Osen le mime a écrit:L'intégrale des nouvelles a été publié en deux beaux volumes chez Denoël, le tome coûte à peu près 40 Euros.


Un grand merci à Emmanuel Carrère d'ailleurs...
L'édition dont tu parles est magnifique, avec des interventions de Carrère, de Jacques Chambon et de K. Dick lui-même (toujours très intéressant). Carrément recommandable. Retreat syndrom, The Father-Thing, etc.

Emmanuel Carrère a aussi écrit une biographie romancée du gros ami des chevaux : Je suis vivant et vous êtes morts (Le Seuil, 1993), qui fourmille d'anecdotes et autres détails passionnants pour qui s'intéresse à la vie peu commune du bonhomme... mais qui suppose d'avoir déjà lu ses bouquins – les plus célèbres, du moins– , (si on veut découvrir par soi-même) car on y trouve des résumés ainsi que des ébauches d'analyse...

Concernant les bouquins...
Bah les incontournables : le chef d'oeuvre Ubik et sa fin qui fait très mal, The Three Stigmatas of Palmer Eldritch, Do Androids Dream of Electric Sheep ? (pas Blade Runner putain ! Laughing ), A Scanner Darkly, etc.
Un peu moins cités (peut-être) et que j'aime beaucoup : Clans of the Alphane Moon (Des malades mentaux, ont créé une société : une ville avec les dépressifs, une autre avec les schizos, etc.) ; Dr Bloodmoney, Radio Free Albemuth...
Et si on accroche bien à l'auteur : la trilogie divine (Valisystem, Valis regained, The Transmigration of Timothy Archer), qui partent très loin et où Dick touche, on dirait, à l'essence de sa recherche sur la "réalité", sur la religion et sur la vie en fait...
The Empire Never Ended...
Ca l'a rendu dingue (ou pas).

La fameuse citation qui donne une idée de la teneur des thèmes abordés dans ses livres :
Un jour, lors d'une conférence que je prononçais à l'université de Fullerton, en Californie, un étudiant m'a demandé de donner une définition simple et brève de la réalité. J'ai réfléchi un moment et je lui ai répondu : « La réalité, c'est ce qui refuse de disparaître quand on cesse d'y croire. »

On peut également lire quelques extraits de son exégèse sur le site officiel...

Au cinéma, peu d'adaptations m'ont marqué... Je citerai juste Screamers (Planète Hurlante), une petite série B bien sympa ; Blade Runner évidemment (même s'il occulte la boîte à empathie de Mercer, qui est un point très fort du roman d'où découle tout une réflexion sur la religion pas forcément glorieuse, aux premiers abords...) ; et A Scanner Darkly, de Richard Linklater, qui se sert d'un procédé original pour dépeindre l'atmosphère du roman, avec succès je crois.
Jamais vu Impostor par contre.


J'ai presque envie de comparer son oeuvre (toutes proportions gardées) à quelques-uns des films de Carpenter (style The Thing): un style populaire direct et franc qui aborde des problèmes et des questionnements vertigineux sortant largement du simple cadre de la SF ou du fantastique traditionnels. Avec des fins souvent énormes...



Enfin, un très bon site en français sur Philip K. Dick (avec interviews et critiques) :

http://www.noosfere.com/heberg/Le_ParaDick/

_________________
SAUTEZ DANS L'URINOIR POUR Y CHERCHER DE L'OR. / JE SUIS VIVANT ET VOUS ETES MORTS.

Code
douce tarentule
douce tarentule

Masculin
Nombre de messages: 93
Age: 22
Localisation: DiviaCiti
Humeur: neutre
Points: 619
Réputation: 0
Date d'inscription: 13/07/2008

Feuille de personnage
race: humain
classe: pirate

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Demian le Lun 28 Juil 2008 - 16:56

Philip K. Dick est né avec une jumelle, qui est morte peu de temps après. Il ne s'en est jamais remis, et nombre de ses récits font un rapprochement avec cette jumelle, comme dans Dr Bloodmoney, avec la petite fille qui a un être en elle, que elle seule peut entendre, et qu'elle peut faire prendre position chez différentes personnes...

C'est parce qu'il n'a jamais été vraiment sain d'esprit que ses écrits sont intéressants, justement parce qu'ils reflètent beaucoup cela.

J'ai prévu de me procurer "Substance Mort" et "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques", ayant déjà lu (et adoré) Dr Bloodmoney, même si la fin m'a un peu déçu...

_________________
[i:]You're not so pretty now...[/i:]




[i:]Membre fondateur du J&B: Jeune et Bourré[/i:]

Demian
Plus de 3500 messages et pas encore banni... mais que font les admins?
Plus de 3500 messages et pas encore banni... mais que font les admins?

Féminin
Nombre de messages: 6948
Localisation: On highway to hell.
Humeur: Dangereusement misanthrope.
Points: 1438
Réputation: 5
Date d'inscription: 05/12/2006

Feuille de personnage
race: demon
classe: guerrier

http://fr.myspace.com/demianproject

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  old dirty coyote le Lun 28 Juil 2008 - 21:15

La biographie du bonhomme sur rotten. (en Anglais)

_________________
Opinion is irrelevant, logic is flawed.

old dirty coyote
Sérial floodeur!
Sérial floodeur!

Masculin
Nombre de messages: 1325
Age: 24
Localisation: Bretagne, Terre.
Humeur: black et d'équerre
Points: 1094
Réputation: 4
Date d'inscription: 24/09/2007

Feuille de personnage
race: humain
classe: rôdeur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Code le Lun 28 Juil 2008 - 21:35

Demian a écrit:Philip K. Dick est né avec une jumelle, qui est morte peu de temps après. Il ne s'en est jamais remis, et nombre de ses récits font un rapprochement avec cette jumelle, comme dans Dr Bloodmoney, avec la petite fille qui a un être en elle, que elle seule peut entendre, et qu'elle peut faire prendre position chez différentes personnes...


C'est en effet une clé pour comprendre son oeuvre...
J'ai trouvé un article intéressant, sur chronic'art, qui fait une petite synthèse sympa de l'auteur. On y parle entre autres de la relation de Dick avec sa soeur et de son impact sur son travail.
Je le reproduis ici parce que j'ai viré des passages bien spoilers (pas d'avertissement, rien, du chronic'art quoi) :

On peut dire de Philip K. Dick qu'il a mis sa vie dans son oeuvre et que son oeuvre est entrée dans sa vie, à tel point que de cet entrelacs entre réalité et fiction, Emmanuel Carrère en a fait un livre, Je suis vivant et vous êtes morts. Roman biographique ou biographie romancée, on ne sait plus, tant ces deux aspects se mêlent et se juxtaposent sans cesse chez Philip K. Dick. Cette porosité réciproque de la réalité et de la fiction est une forme de schizophrénie : à la fois infiltration de l'inconscient dans la réalité consciente, et parades, résistance contre ces agressions par la création et la sublimation dans l'écriture, ces deux activités s'enroulant l'une autour de l'autre pour former un cercle vicieux et infini, et finalement, faire oeuvre et système.

Sans produire de la psychologie au rabais, on peut chercher la cause de cette constante dialectique entre fiction et réalité (qu'on reliera aux notions d'ersatz et d'authentique), à la naissance de Philip Kindred Dick et de sa soeur jumelle Jane, le 16 décembre 1928. Prématurés de six semaines, les deux nouveau-nés souffrirent de la faim pendant les premières semaines de leurs vies, faute de lait maternel en suffisance. Le 26 janvier, Jane mourut. Phil K Dick écrira 53 ans plus tard dans SIVA (VALIS) : " L'information changeante qu'est le monde tel que nous l'éprouvons est un récit qui se déploie. Il nous parle de la mort d'une femme. Cette femme, morte voici longtemps, était l'un des jumeaux primordiaux. Elle était l'une des moitiés de la divine syzygie. Le propos du récit est d'évoquer son souvenir et celui de sa mort." Sans dire que toute l'oeuvre de Phil K Dick se résume à l'évocation de cette soeur disparue, ou à une manière de la faire vivre et de la faire parler, certaines récurrences thématiques semblent relever de ce traumatisme originel.

Ainsi la régression temporelle : les bonnes vieilles machines à remonter le temps, héritage de Wells, coexistent avec une approche plus fine du problème. La régression temporelle exprimerait ici le désir de retourner dans le passé pour le transformer, pour réparer le passé, réparer la faute. Philip K. Dick a confié plusieurs fois se souvenir de sa mère disant qu'il aurait mieux valu qu'il meurt lui, et pas Jane. [...]
"Je suis vivant et vous êtes morts" (qui soit dit en passant, verbalise tout simplement l'état de la relation entre Philip et sa soeur Jane). [...]
Le jumeau, c'est le double. Et si les procédés d'inversion se multiplient dans l'oeuvre de Dick, c'est pour ramener à la vie ce double absent, que ce soit sur le mode du simulacre ou du simple reflet dans le miroir. [...]


Le reste de l'article, ce sont des considérations sur Dick et son oeuvre, avec à la fin une évocation du crépuscule de sa vie (exégèse, etc). Tout est dans la trilogie divine...
Pas de spoilers non plus (l'avertissement c'est juste pour éviter le gros pavé) :

Spoiler:
Dans certains romans, tout est systématiquement inversé, un peu à la manière de Erewhon de Samuel Butler. Dans Le Maître du Haut Chateau, Dick imagine un monde où la seconde guerre mondiale a été gagnée par l'Allemagne et le Japon. Circule sous le manteau un livre de S-F affirmant que la guerre a en fait été gagnée par les alliés. Ce n'est rien, c'est de la S-F... Sauf qu'à la fin, une lectrice affirme à l'auteur qu'elle sait bien que son livre dit la vérité... Là, en dédoublant la figure de l'écrivain, Dick joue avec les notions de littérature majeure et littérature mineure. Écrivain mainstream frustré (tous ses romans réalistes ont d'abord été refusés par les maisons d'édition), Philip K. Dick, au moment de l'essor de la contre-culture et de pensées alternatives (les années 60), prend acte de sa nécessaire vocation d'écrivain de Science Fiction, et transcende le genre. Un vulgaire écrivain de S-F, comme dans Le maître du haut château, peut nous informer de la véritable nature du monde phénoménal qui nous entoure. La littérature de gare devient alors parole prophétique, parabole nous donnant les clés de la réalité.

La dualité entre fiction et réalité met donc également en jeu le rapport entre littérature mineure et littérature majeure, et plus généralement, celui entre l'artisan, qui travaille avec ses mains, et l'auteur génial évoluant dans le monde de la pure pensée. Dick sera toujours fasciné par les employés, les ouvriers, les petites gens, qui ne se doutent pas de l'importance de leur destin. Ses romans professent ainsi une sorte de morale des vaincus, qui renvoie à sa tardive conversion au catholicisme mais aussi à son statut d'écrivain de S-F, sous-genre pour attardés légers... Son oeuvre fait d'un genre populaire un véritable questionnement philosophique sur la nature de la réalité, puisant ses sources dans la mystique gnostique, le mythe de la caverne de Platon ou la pensée jungienne, adaptées au roman d'anticipation dans sa forme la plus classique.

Dans Je suis vivant et vous êtes morts, Emmanuel Carrère retrace le processus qui a présidé à l'écriture du Maître du haut château. Une fois posé les personnages principaux, Dick s'est laissé guider par le Yi-King, le Livre des transformations, un traité de divination chinois fondé sur les deux principes complémentaires du Yin et du Yang, à partir desquels un jet de pièces type pile ou face constitue soixante-quatre hexagrammes assortis de commentaires sibyllins ou métaphoriques, par lesquels on peut conduire ses actions. Dick prit ce livre non comme un livre de sagesse, mais comme un traité de divination grâce auquel il écrivit son livre; "En cela, il était profondément ésotériste : croyant à l'existence d'un secret caché derrière le visible, il n'imaginait pas que la vie, peu à peu, l'enseignât, mais qu'il appartenait à l'intellect de le conquérir par un coup de force. Il n'attendait pas de la culture, de la psychanalyse ou de la religion qu'elles le forment, mais qu'elles lui livrent le mot de passe permettant de s'évader de la caverne où, à en croire Platon, nous est seulement montrée l'ombre du monde réel."(Je suis vivant et vous êtes morts, p80, Points Seuil). Le Maître du Haut Château fait donc partie, en un sens, de ce qu'on appelle communément "écriture révélée" : comme pour les trois religions fondamentales, l'écrivain n'est que l'instrument d'une parole plus haute, la plume qui transcrit ce que lui révèle l'oracle, et cela, dans un vulgaire livre de Science-Fiction. Ici encore, fiction et réalité, littérature et prophétie viennent se mélanger pour produire une histoire comme venue de l'au-delà. "(...) De fil en aiguille, on en vient facilement à l'idée que le vrai monde se trouve de l'autre côté du miroir et que nous sommes, nous, les habitants du reflet. Phil le savait depuis sa petite enfance, et il en savait même un peu plus que les autres : car il savait, lui, qui vivait de l'autre côté du miroir. De ce côté-ci, qu'on lui disait être le réel, Jane était morte et pas lui. Mais de l'autre, c'était le contraire. Il était mort et Jane se penchait anxieusement sur le miroir où habitait son pauvre petit frère. Peut-être le vrai monde était-il celui de Jane, peut-être vivait-il dans le reflet, dans les limbes. On avait parfaitement imité le réel pour ne pas l'effrayer, mais il vivait parmi les morts. [...]

Les thèmes des romans de Philip K. Dick se nourrissaient de ses nombreuses lectures mais aussi de sa vie quotidienne et de ses expériences, les unes entrant souvent en collision avec les autres, traçant de manière de plus en plus floue les limites entre ce que Dick écrivait et ce qu'il vivait. Ainsi beaucoup de gens reconnurent dans Le Dieu venu du centaure une description précise des effets du LSD sur la perception ; ainsi les romans paranoïaques de Dick ont pu trouver comme fonds commun le maccarthysme des années 50, dont Dick aura été la victime, recevant à cette époque de fréquentes visites d'agents du FBI lui demandant de les informer sur les activités politiques de sa femme : "Je veux vous observer. Vous êtes tous très intéressants. Je vous ai regardé pendant longtemps, mais pas de la façon que je souhaitais. Je veux vous observer de plus près. Je veux vous observer à chaque minute. Je veux voir ce que vous ferez. Je serai auprès de vous, au-dedans de vous, là où je pourrai vous atteindre lorsque je le voudrai. Je veux être capable de vous atteindre toujours, partout. Je veux pouvoir vous faire des choses. "(L'Oeil dans le ciel). À une époque, après sa première et dernière expérience du LSD (un mauvais trip), Dick verra pendant quelques jours un visage dans le ciel, un visage ricanant et mauvais, la figure grimaçante du Mal absolu. L'Oeil dans le ciel vient-il de cette expérience hallucinatoire ? Et sa conversion au catholicisme aura-t-elle eu pour origine cette vision du diable le suivant des yeux ? Toujours est-il que peu à peu, l'entrelacs entre la réalité et la fiction se fera de plus en plus précis...

En 1966, après deux divorces successifs, Dick se marie avec Nancy Hackett, une jeune femme fragile qui sortait d'une dépression nerveuse. Pendant plusieurs années, Dick s'efforcera de répondre à travers ses romans à la question "Qu'est-ce qu'être humain ?", en mettant en avant la notion de caritas, qu'on peut traduire par "charité" ou "amour". Ce désir d'exprimer ce qui fonde l'empathie et la compassion chrétienne semble provenir de ce remariage avec Nancy. Associé à l'essor de la cybernétique et des romans mettant en scène des robots (ceux d'Isaac Asimov entre autres), Dick reliera cette question de la caritas à celle de l'androïde. L'empathie et le libre-arbitre distinguent l'être humain de l'androïde. Même si certains, croyant être humains, se révèlent être des androïdes (Les Androïdes rêvent-ils de mouton électrique ?, adapté au cinéma sous le titre de Blade runner), quand des êtres de chair et de sang se révèlent être des non-humains (Ubik). L'idée principale est qu'il est toujours possible de revenir dans le camp de l'humanité, même quand on est un androïde.

Le concept de mondes parallèles et de réalités multiples qu'a exploré Philip K. Dick toute sa vie deviendra très réel pour lui en 1974 lorsqu'il fait une série d'expériences "mystiques" dont il ne cessera de questionner l'origine. En février, il venait de se faire extraire deux dents de sagesse et souffrait beaucoup. Sa femme avait téléphoné à une pharmacie voisine pour qu'on lui fasse livrer un médicament contre la douleur. Lorsque le coursier sonna à la porte, il se retrouva face à face avec une jeune femme portant autour du cou un pendentif en or qui représentait un poisson. " Pour une raison quelconque, ce poisson m'hypnotisa. (...) "Qu'est ce que ça signifie ?" lui demandai-je. "C'était un symbole porté par les premiers chrétiens." Puis elle me remit le paquet de médicaments. À cet instant, alors que je fixais l'étincelant symbole du poisson et écoutais sa réponse, je fis soudain l'expérience d'une chose dont je devais apprendre par la suite qu'on l'appelle anamnèse -mot grec signifiant "perte de l'oubli"-. je me rappelai qui j'étais et où j'étais. À cet instant, tout me revint. Et j'étais capable, non seulement de m'en souvenir mais aussi de le voir. La fille faisait partie des chrétiens clandestins, et moi aussi. Nous vivions dans la crainte d'être repérés par les romains. Il nous fallait communiquer à l'aide de symboles secrets. Elle venait de me dire tout cela et c'était vrai." (Comment construire un univers qui ne s'effondre pas deux jours plus tard, in Dick, Le crâne, éditions Denoël). Cette surprenante révélation dont son cerveau se trouva tout à coup bombardé l'aveugla momentanément. Il subit alors une "invasion mentale de la part d'un esprit rationnel transcendant, comme si j'avais été fou toute ma vie et que j'avais brusquement recouvré ma santé mentale." L'existence de Dick se trouva radicalement bouleversée par ce qu'il qualifia de contact avec une sagesse supérieure : visions hypnagogiques, voix, rêves tutélaires, rayon de lumière rose (voir la bande dessinée de Crumb parue en français dans Métal hurlant et reprise à la fin de L'Orphée aux pieds d'argile, ed.1001 nuits). Il nomma cet esprit tutélaire (en français) SIVA, Système Intelligent vaste et Actif (VALIS en anglais), et en fit en 1981 un roman du même nom qui retraçait ces expériences. À la fin du roman, quelques théories mystiques de Dick sont retranscrites sous le titre de Tractatus cryptica scriptura, en fait un résumé de son Exégése, sorte de journal intime et cosmologique jamais publié, qui l'occupera les huit dernières années de sa vie.

Décédé à l'âge de 54 53 ans (1928-1982) des suites d'un accident cérébral, Philip K. Dick aura passé sa vie à répondre à la question " Qu'est ce que la réalité ?" En relisant ses derniers écrits, on se demande si Phil K Dick n'a pas rédigé lui-même le roman de sa vie, tel un démiurge de seconde zone, un écrivain de fiction qui aura vu peu à peu ses fictions prendre vie et se retourner contre lui, ou se tourner vers lui, comme l'infini reflet d'un miroir dans un autre miroir.

Wilfried Paris


http://www.chronicart.com/dick/ev1.php3


Pour en revenir à sa soeur :
Emmanuel Carrère a écrit un petit mot très beau (enfin je trouve) sur l'enterrement, dans sa bio consacré à K. Dick (p.356) :

Puis l'encéphalogramme fut plat. Il le resta cinq jours. Cinq jours, une ligne droite fendit l'écran, jusqu'à ce qu'on débranche tout, le 2 mars.
Edgar Dick, très âgé, sortit de sa retraite pour chercher le corps de son fils et le convoyer jusqu'à Fort Morgan, dans le Colorado, où sa place l'attendait depuis cinquante-trois ans. Il n'y eut que la date de sa mort à graver sur la pierre tombale.
Quand on descendit Phil auprès de Jane, et que le vieillard, jusqu'alors impassible, revit le minuscule cercueil du bébé, il éclata en sanglots.





_________________
SAUTEZ DANS L'URINOIR POUR Y CHERCHER DE L'OR. / JE SUIS VIVANT ET VOUS ETES MORTS.

Code
douce tarentule
douce tarentule

Masculin
Nombre de messages: 93
Age: 22
Localisation: DiviaCiti
Humeur: neutre
Points: 619
Réputation: 0
Date d'inscription: 13/07/2008

Feuille de personnage
race: humain
classe: pirate

Revenir en haut Aller en bas

Re: Philip Kindred Dick

Message  Sorak le Mar 29 Juil 2008 - 10:43

Merci pour toutes les précisions Code Smile

Le bouquin d'Emmanuel Carrère à l'air pas mal intéressant en tout cas, j'essaierai d'y jeter un oeil à l'occase.

En ce qui concerne les films, j'ai moi aussi bien aimé Planète Hurlante malgré un happy end misérable Razz. Impostor reste peut être le plus fidèle, mais la nouvelle étant pas terrible ... ca reste assez moyen.

Sinon au palmarès des adaptations ratées ... Total Recall (rien à voir à part le nom des personnages Razz Même si j'aime bien le film, la nouvelle est absolument géniale (nom original : We can remember it for you wholesale) et Paycheck (mon dieu quel navet, pourtant la nouvelle est franchement pas mal ...).

_________________
La difficulté n'est pas d'accepter les idées nouvelles mais d'abandonner les anciennes; pour ceux qui ont été éduqués comme la plupart d'entre nous, elles s'enracinent dans tous les coins de notre esprit

J.M. Keynes

Sorak
griffon majesteux
griffon majesteux

Masculin
Nombre de messages: 447
Age: 24
Humeur: neutre
Points: 877
Réputation: 0
Date d'inscription: 30/10/2007

Feuille de personnage
race: humain
classe: savant fou

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut


Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum